Les gens qui passaient

Notre maison était ouverte à chacun. Vous souvenez-vous des gens qui passaient ? …Angélina, la «barlatere» (commerçant de volaille et d’oeufs) de Porsel, grande, maigre et sans âge qui, en arrivant avec son petit âne gris, disait d’une voix de poule : «Vo jè di jà ?» (Vous avez des oeufs ?) Elle avait une vilaine grosseur sous l’oeil droit, un cancer sans doute.

…Irma, plus jeune, une blonde un peu débile aux yeux d’émeraude qui l’accompagnait parfois. Etait-elle sa fille ?

…Laurent M., un ivrogne colporteur dont les multiples poches pleines à craquer contenaient toute la panoplie des articles de mercerie. Il avait découvert que plus il mettait de vestons plus il avait de poches alors, il les portait les uns sur les autres. A part le colportage, il ne faisait certes rien, d’où ses mains si douces.

…Oscar du Bois de la Grange qui, en arrivant dans notre cuisine, expédiait sa chique dans l’escalier de la cave. Il avait tout de l’ours : gros, gras, maraud, pas rasé. En se frottant la joue il disait : «Débrouillardes ces filles Rouiller».

…Louis des Chaffax, vieux garçon, à l’époque un peu amoureux de Maria. Fidèle habitué de la maison, il passait parfois des heures assis sur le banc du fourneau, regardant Maria qui cousait.

…Félix B., au regard vide de chien battu, il nous regardait toujours de coin en se frottant le menton. On lui offrait habituellement une tasse de café. Il appelait maman Marie.

…Joseph C., «Yiànna», vieux garçon aussi, il aimait tant venir chez nous.

…Marie-Louise C., sa soeur, au profil de madone. C’était un peu la «bardôfa» (commère) du village. Elle nous rapportait tous les potins.

…Léonie G., l’ancienne servante de maman qui n’oubliait jamais son anniversaire et pour cause : maman lui glissait discrètement cinq francs dans la poche à cette occasion-là.

…Pierre D., encore un fumeur de pipe et vieux garçon. Le bruit courait qu’il se consumait d’amour pour Yvonne C. sans jamais avoir eu le courage de le lui avouer.

…François A., notre facteur aussi bourru que moqueur. Lors de sa tournée, il jetait le courrier sur la table de la cuisine d’un geste plein de dédain. Il nous apostrophait en ouvrant la porte du guichet de poste : «Lè pâ una éthrâbyo ? (Ce n’est pas une écurie). C’est vrai qu’on était parfois un bon moment empilés derrière sa porte, chahutant en attendant qu’il ouvre. En sortant de l’école, pour lui éviter une tournée à Pra Motta, on venait prendre le courrier de l’après-midi.

…Max à Tobie venait pour le recensement des veaux, je crois. Devant un verre de «goutte» (alcool fort de fruits), il devenait terriblement bavard et ponctuait ses phrases de «la» secs et inattendus.

…Poum-Poum, petit vieux tout rond, tout gris, tout heureux de nous donner un coup de main pour faire les foins sur les perchets de Lieffrens.

…Rosa aux Golay, toujours un peu gémissante qui, après des revers de fortune, vivait bien pauvrement avec sa famille. Elle était très attachée à maman, sa confidente.

…Le Pyoyà, vagabond plein de poux, sans âge et sans nom, qui, en passant vers chez nous, s’asseyait sur le banc devant la maison. On lui apportait à manger. On n’osait pas le faire rentrer tant on avait peur de ses poux.

…et tous ceux qui passaient dont le souvenir m’échappe. Tous de bien braves gens. Leurs passages mettaient un peu de piment dans notre existence.

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