Le 1er mai

Pour ce jour-là, on portait blouses ou tabliers neufs, cousus tout exprès pour les examens scolaires qui venaient d’avoir lieu ! C’était une jolie coutume que les «mayintzè» (petits chanteurs du 1er mai) perpétuaient d’année en année, le jour du 1er mai.

Vers huit heures du matin, nous partions heureux comme des pinsons, nos jolis paniers d’osier prêts à recevoir les petits pains et les oeufs mérités par nos chants. Les Rouiller avions la réputation de bien chanter, à deux voix souvent. Papa nous faisait maintes répétitions devant notre vieux piano.

On allait donc dans chaque maison, on se groupait sur le perron. On avait grand soin d’ouvrir les portes afin qu’on nous entende. On chantait de tout coeur : «Le moulin», «Barcarolle», «Vision d’exil», «Prière du pauvre», etc. Chaque année un chant nouveau. On recevait en général chacun un petit pain au lait sucré, dix centimes, parfois vingt centimes, rarement cinquante centimes pour la qualité de notre exécution. Pour ce prix-là, on nous demandait de chanter une seconde fois. On faisait ainsi le tour de Lieffrens et de Sommentier, puis, éreintés, on rentrait pour dîner. Ce jour-là maman nous cuisait des oeufs au plat. Un peu reposés et pleins d’un nouvel entrain, on partait pour Vuisternens et Villaraboud. On s’arrêtait aux «bonnes maisons» seulement. En fin d’après-midi, on devenait très sélectifs.

Dès qu’on avait quinze ans, une certaine timidité nous faisait prendre d’autres chemins : on allait à deux, là où on n’était pas connus soit à Mézières et à Villariaz. Une certaine année, Agnès et Gute eurent grand succès avec «Le Moulin» et «Barcarolle» chantés à deux voix. Le soir venu, en rentrant à la maison absolument fourbus, nous comptions notre pécule, faisions des projets d’achats tout comme Perrette de la fable. On était heureux. Le même soir, les jeunes gens du village allaient eux aussi chanter de ferme en ferme. Ils recevaient des oeufs. Ils terminaient la soirée quelque part autour d’une monstre omelette arrosée de vin. C’était un bon temps où des joies toutes simples soudaient ensemble les habitants du village d’une amitié solide et vraie.

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